"Il est trés vraisemblable que beaucoup ne s'apercevront point que ce qui va suivre soit très beau ...; et à supposer qu'une ou deux choses les intéressent, il se peut aussi qu'ils ne croient point qu'elles leur aient été suggérées exprès.


... Tous les sens qu'y trouvera le lecteur sont prévus, et jamais il ne les trouvera tous; et l'auteur lui en peut indiquer, colin-maillard cérébral, d'inattendus, postérieurs et contradictoires."

(A. JARRY in Les Minutes De Sable Mémorial, pages 7, 8, 9)

    

 

 

 

 

NAISSANCE DE CARABINE

 

La nuit venue, le jardin obscur, regardé par les invités massés autour du buffet, sur l'aire cimentée éclairée à giorno, s'est tu: le cerisier, les pruniers, les mirabelliers, les lilas, la haie de sureau noir, les sapins verticaux, les érables, le robinier vieilli, les buisssons d'églantines, les noisetiers, les ronces à mûres qui s'étendent impénétrables au-delà des vestiges du grillage rongé de rouille, le tapis d'herbe, de trèfle, de pissenlit ou dent de lion et de toutes les plantules piquées de hautes touffes de menthe mauve voisines d'un pied de groseillier, vers la fin du jour bruissants du chant métallique du merle, du kwou kwou doux de sa femelle, des tek tek tek de la fauvette, du grincement de roue grippée d'une nuée d'étourneaux, du schriik coléreux du geai, de la jactance des pies, des criailleries, crépitements, pépiements, roucoulades, sifflements, chuintements, souffles, croassements, claquements, cliquets, zézaiements du moineau, du minuscule roitelet, de la tourterelle turque, du gobe-mouches papillonnant, des mésanges bleues, charbonnières, nonnettes - le toc toc du pic épeiche- des verdiers, du bouvreuil, du gros-bec, de l'hypolaïs, de l'accenteur mouchet, du friquet, du rouge-gorge, du rouge-queue, des corbeaux en altitude, de l'épervier, de la crécerelle, de la sitelle torchepot, des hirondelles, du pinson.

Apparaît le C dans le rayon limité d'un projecteur directionnel, au milieu d'un demi-cercle de hautes ronces, derrière le mirabellier, tout au fond du jardin noir et sans contour. Haut de 1,20m, tenu par une fille sombrement vêtue, postée hors du projecteur, il est de papier mâché, à la surface grossière entièrement recouverte de points de couleurs à l'huile qui forment un insaisissable tableau en relief.

Puis le A, tout identique, qu'un invisible pose contre le petit mirabellier, le R dans la menthe contre un hérissement dru de jeunes pousses de sureau sorties d'un tronc coupé à ras de terre, un autre A campé au sol sur ces deux jambes obliques, retenu par une fille en noir dans un long espace découvert entre le petit et le grand mirabellier fourchu; puis le B s'éclaire contre le tronc couvert de lierre d'un autre mirabellier manchot penché sur son puissant congénère, de l'autre côté d'un étroit sentier cimenté qui file droit vers le bout du jardin, disparaissant dans l'herbe à mi-chemin. Le I a été posé contre le mirabellier à fourche, le N un peu devant contre un prunier, du même coté de la sente - à gauche donc - que le R et le B; le E enfin, au milieu d'une éclaircie à droite du sentier entre le mirabellier fourchu et le cerisier du premier plan, s'appuie contre une jeune fille insoupçonnable.

Les lettres sont isolées dans un faible rayon lumineux, à telle distance l'une de l'autre que l'oeil n'apprécie pas exactement, toutes remuantes de couleurs pointues, perdues dans le noir opaque du jardin semble-t-il à l'assemblée qui, à chaque apparition, tendant le cou vers l'obscurité révélatrice, s'efforce d'apercevoir entre les arbres, les buissons et les hautes herbes la lettre nouvelle.